L’arbre magique

Episode 1

Judith sortit de chez elle emmitouflée sous trois couches de vêtements. La fin glaciale de l’automne frappait durement la petite bourgade montagneuse dans laquelle elle s’était installée trois mois auparavant. En ce premier jour de décembre, elle trépignait d’impatience. Elle voulait savoir s’il serait bien là. Le long de la route, les lampadaires laissaient entrevoir les flocons qui chutaient dans leur faisceau. Elle aperçut Samantha sur le trottoir d’en face, affrontant la bise nordique, engoncée dans sa doudoune. Elle traversa la chaussée pour la rejoindre, car il ne faisait aucun doute qu’elle s’apprêtait à se rendre au même endroit qu’elle.

Presque toute la ville se levait chaque année aux aurores à cette date pour assister au spectacle.

Les deux jeunes femmes quittèrent le quartier résidentiel et longèrent la rue principale qui les mènerait à la place du village. Alors qu’elle grelottait, sans savoir si c’était davantage dû à la température qu’à la fatigue, Judith sentit son cœur battre de plus en plus fort à l’approche de sa destination. Un silence absolu régnait, seulement troublé ici ou là par l’aboiement d’un chien incommodé. De nombreux habitants convergeaient vers le centre-ville à leurs côtés, sans dire un mot. Le froid, saisissant, dissuadait les plus bavards d’inspirer trop vigoureusement.

Elle finit par l’apercevoir. C’était la première chose dont on lui avait parlé au moment de son emménagement, en septembre. « T’es pas arrivée n’importe où ! T’es dans la ville de l’Arbre magique ! » lui avait lancé Samantha, première voisine à être venue à sa rencontre.

« T’as des enfants ? Non ? Dommage, tu verrais leurs yeux quand il s’illumine à leur approche… »

La cime qui s’offrait à elle n’était pour l’instant qu’une ombre dans la nuit, surplombant les centaines de silhouettes qui s’amassaient à ses pieds. Rien de bien magique à première vue.

— Sam, tu m’as pas un peu vendu du rêve ?

— Sois patiente… C’est déjà bien que l’arbre soit là. Si c’est comme d’hab’, il s’allumera quand un gosse touchera le tronc.

Judith était partagée. Elle avait follement envie de croire à cette promesse de magie, mais au fond d’elle-même, elle savait qu’il y avait un truc. Ça ne pouvait être qu’un coup de la mairie pour se faire de la pub, ou tout simplement pour animer ce village rural qui comme tant d’autres risquait la désertification. On lui avait pourtant assuré que la commune avait toujours démenti, et qu’aucun crédit du budget municipal n’était affecté à une telle dépense.

En s’approchant, de délicieux effluves de pain chaud parvinrent aux narines de la nouvelle habitante. Le boulanger était déjà à pied d’œuvre. En face, plus étonnant, un bureau à l’étage de la mairie était allumé. Était-ce un agent d’astreinte ou bien un excès de zèle de l’édile ? Arrivées devant la boutique de l’artisan, les deux lève-tôt de circonstance remarquèrent l’homme qui dormait sous des cartons, près de l’entrée. Ce sans-abri ne quittait jamais l’endroit. Chaque fois qu’elle le voyait de bon matin, elle se demandait si elle ne passait pas à côté d’un cadavre. Par un léger mouvement de repositionnement, l’intéressé donna un indice sur sa vitalité, aussi mince soit-elle.

— Le pauvre… Ça fait longtemps qu’il vit ici ?

— Qu’il survit, tu veux dire ? Je l’ai toujours connu, même enfant. Mais il est bizarre. Il refuse toujours d’aller chez les gens qui lui proposent l’hospitalité, même une nuit. Et il ne veut jamais de nourriture, que de l’argent. Du coup je ne lui donne plus rien depuis bien longtemps. Il doit être alcoolique ou drogué pour vouloir du fric comme ça…

— Y a des chances, oui…

Judith et Samantha rejoignirent le cercle qui s’était formé autour de l’arbre. Ce dernier était immense, plus haut que tous les bâtiments qui entouraient la place. Il devait faire une trentaine de mètres. Comment pouvait-on l’installer sans que personne remarque rien ?

— Il faut qu’un gosse s’approche pour qu’il s’allume ?

— Oui, enfin, qu’il touche le tronc. C’est fou, mais ça marche tous les ans.

— Et si je le touche, il se passe quoi ?

— T’avises pas de faire ça ma belle. Sauf si tu tiens vraiment à te mettre toute la ville à dos.

— Arrête la blague. J’ai envie d’essayer.

— Non je te dis ! La dernière fois qu’un adulte a essayé, l’arbre s’est illuminé de rouge, a clignoté pendant une ou deux minutes, et ne s’est plus rallumé de tout le mois décembre. Le neuneu qui a fait ça a tellement été harcelé les mois suivants qu’il a dû déménager ailleurs.

— Allez Sam, arrête tes conneries, c’est grotesque. Au pire, tu pourras compter sur moi pour révéler la supercherie et rallumer ce foutu sapin pour Noël.

Sa voisine n’eut pas le temps de répliquer que Judith fendit la petite foule. Les regards tantôt suspicieux tantôt inquiets que lui lancèrent les habitants ne lui firent aucun effet. Elle détestait être prise pour une imbécile. Elle comptait bien faire tout son possible pour élucider ce mystère. Cela commençait par fausser le rituel. Seule, immobile sous cette tour végétale, la jeune femme inspira un grand coup d’air qui lui brûla les poumons. La sensation lui parut étrange. Elle aurait juré que ce n’était pas uniquement le froid qui s’était insinué en elle, mais une sorte de poison. Sa cage thoracique s’engourdissait, son corps semblait devenir lourd, comme si une intense pression s’exerçait sur chaque pore de sa peau.

Episode 2

Judith se sentait minuscule au pied de cet immense sapin. Autour d’elle, des dizaines d’yeux l’observaient comme si elle s’apprêtait à commettre l’irréparable. Le froid et la pénombre renforçaient cet atroce sentiment d’oppression. Se pouvait-il vraiment que cet arbre soit magique ? Ou bien son imagination lui jouait-elle des tours ? Il n’y avait qu’un moyen de le savoir. Elle devait se faire violence, prendre son courage à deux mains et toucher le tronc.

Lorsqu’elle fit un pas, une clameur s’éleva derrière elle. Elle n’en saisit pas un mot, tout à sa lutte pour recouvrer le contrôle d’elle-même. Elle n’entendit pas les injonctions ni les insultes qui fusaient à son égard. Elle ne perçut en rien la colère de cette foule qui souhaitait à tout prix protéger ce en quoi elle croyait. Elle parcourut les quelques centimètres qui la séparaient encore de l’arbre au prix d’un effort surhumain, puis elle leva le bras. Lorsqu’enfin sa main entra en contact avec le bois, le temps se figea.

Un silence mortuaire tomba instantanément. Tout le monde, à commencer par Judith, retenait sa respiration. Les secondes qui s’égrainèrent avant que les premières lumières ne s’allument semblèrent durer une éternité. Pourtant, elles finirent par apparaitre aux yeux de tous. L’arbre se colora de bas en haut d’un rouge écarlate qui teinta tous les alentours. Lorsque la cime fut éclairée, tout s’éteignit. Puis les couleurs reparurent d’une traite, de haut en bas. Les illuminations clignotèrent alors de plus en plus vite jusqu’à s’éteindre. Définitivement.

La jeune femme resta plantée de longues minutes devant le sapin, espérant de tout son être qu’il allait recommencer à éblouir son audience, en vain. Elle n’osa pas se retourner. Personne ne disait rien. Lorsqu’elle trouva le courage de se confronter à cette colère silencieuse, ce ne furent pas les regards noirs ni les rictus de dégouts qui la frappèrent le plus. Ce fut la déception des enfants. Au premier rang, face à elle, des paires d’yeux innocents la transperçaient de leur infinie tristesse. Elle venait de détruire des rêves. Tout ça pour quoi ?

Pour se prouver qu’elle valait mieux que les autres ? Pour démontrer que sa science valait mieux que leurs croyances ?

Le pire, c’est qu’elle n’y était même pas parvenue. Elle doutait de tout dorénavant, surtout d’elle-même. Comment un arbre pouvait-il différencier un gosse d’un adulte ? Comment un foutu végétal pouvait-il être doté d’une volonté propre, au point de sanctionner une communauté qui enfreint ses règles ? Cela n’avait strictement aucun sens. Honteuse et désolée,

Judith courut de l’autre côté de la place. Elle fondit en larmes sur un banc recouvert de neige. Dévastée par les regards bouleversants des enfants qui ne cessaient de la hanter, elle ne vit pas un jeune garçon s’asseoir près elle. Au bout de quelques minutes, il posa sa main sur son épaule. — Eh, c’est pas grave, tu sais ? Je suis sûr que l’arbre reviendra l’année prochaine et que cette fois aucun adulte ne le touchera avant nous. Et puis, t’es nouvelle toi, tu pouvais pas savoir.

— Je suis désolée… On m’avait pourtant bien prévenu de ce qu’il pouvait se passer. Je vous ai rendus tristes. Je suis vraiment désolée… Tu t’appelles comment ?

Le petit n’eut pas le temps de répondre que sa mère débarqua d’un pas décidé et le saisit par le coude.

— Aaron, reviens ici tout de suite. Je t’interdis de parler à cette idiote.

Cette fois, c’en était trop. Judith se redressa et décida de rentrer chez elle. Qu’importe la manière dont cet arbre fonctionnait, elle comprenait maintenant pourquoi il préférait les enfants. Elle avait été stupéfaite de la scène qu’elle venait de vivre. Elle avait été réconfortée par un petit qui avait toutes les raisons de lui en vouloir, et insultée par une adulte censée être capable de recul et de mesure. En traversant la place, elle ne put s’empêcher de jeter un regard vers les enfants. Tous étaient avec leurs parents qui essayaient tant bien que mal de les réconforter et de leur expliquer pourquoi ils ne verraient pas les couleurs de l’Arbre magique cette année. De quoi faire siffler les oreilles de Judith. Un petit garçon d’une petite dizaine d’année, lui, était à part. Des mèches châtain dépassaient de son bonnet au niveau du front. Il observait Judith en souriant. Pourquoi n’était-il pas triste celui-là ? L’arrivée de Samantha coupa court à ses interrogations.

— Pourquoi tu m’as pas écoutée ?

— Fous-moi la paix ! Je trouverai comment ça fonctionne et je leur clouerai le bec à tous. On verra qui seront les plus idiots.

— C’est pas une question d’intelligence. On peut tous avoir besoin de croire, de rêver.

— Qu’ils lisent des bouquins ou qu’ils aillent à la messe au lieu de croire à un arbre magique.

 Les deux voisines passèrent devant la boulangerie, qui venait d’ouvrir. Une petite file s’était formée au niveau de l’entrée. Un mètre plus loin, une voix éraillée et faiblarde les interpella.

— M’dame, la p’tite pièce ?

Le sans-abri, cette fois, était bien réveillé. Samantha l’ignora comme à son habitude. Judith trouva que le bras droit du mendiant était étrangement arqué. La manche était enfoncée dans la poche de sa veste, mais le coude semblait rentré vers l’intérieur. Elle se souvint que Samantha lui avait expliqué qu’il était manchot. Elle mourait d’envie de passer ses nerfs sur ce pauvre homme. Il fallait qu’elle évacue sa colère, sa frustration, et sa honte. Elle se ravisa toutefois, réalisant juste à temps l’horreur de sa pensée. Elle était de sale humeur, mais cette personne était sans doute la seule dans toute la ville à ne pas la dévisager d’un air inquisiteur. Devait-elle pour autant perdre de son temps et de son argent pour entretenir on ne savait quelle addiction ?

Épisode 3

Judith sortit un billet de dix euros qu’elle tendit vers l’unique main de cet homme démuni.

— M’ci la bonne dame. Qu’l’esprit d’Noël vous apporte l’bonheur.

— Je crois que c’est foutu pour cette année.

— Ah ça, non. Jamais c’est foutu m’dame. L’tout c’est d’y croire. Si j’y croyais pas, je s’rais sur’ment plus là.

Le mendiant avait conclu sa dernière phrase avec une telle émotion dans la voix que Judith en eut les larmes aux yeux. Aaron et maintenant lui. Elle venait de prendre deux baffes d’espérance et d’humanité. Deux baffes qui l’avaient bien plus secouée que n’importe quelle insulte, bien plus que n’importe quelle menace. Elle sentait qu’elle allait devoir trancher entre son ardent désir d’établir la vérité sur cet arbre, et cette envie naissante de laisser intact le bonheur de ces enfants, de cet homme et même de tous les autres.

De manière plus immédiate, la jeune femme souhaitait aider concrètement le mendiant. Il déclinait tout don qui n’était pas de l’argent, qu’il n’utilisait que trop rarement pour acheter de quoi manger. Elle se refusa de lui demander ce qu’il en faisait. Ce pauvre hère tremblait de tout son être. Il paraissait si faible, si vulnérable. Si c’était vraiment l’esprit de Noël qui le maintenait en vie, il devenait urgent que la Sécu rembourse les guirlandes.

— Lorsque vous aurez faim ou froid, allez au Repaire des Lumières.

Judith se rendit en direction de la place, après avoir salué Samantha qui devait partir au travail. Les habitants s’étaient dispersés pour vaquer à leurs occupations. L’heure d’embaucher et d’amener les enfants à l’école approchait. Elle décida de pousser la porte du bar-restaurant du village, qui servait également d’hôtel. Trois hommes étaient accoudés au comptoir. Le jour ne s’était pas encore levé qu’ils consommaient déjà de l’alcool. L’air était saturé par une odeur de tabac froid. Repaire des Lumières, quel nom curieux pour un tel endroit… Sur une table au fond de la salle, une vieille dame buvait un café. Judith approcha du bar. Le client le plus près la reluqua sans la moindre discrétion. Son voisin de gauche lui adressa un coup de coude pour lui rappeler la bienséance, avant de jeter à son tour un regard lubrique en direction du bassin de la nouvelle entrante. Habituée à ce genre de scène, Judith préféra faire comme si de rien n’était.

— Bonjour, je voudrais payer un café suspendu et quelques viennoiseries avec.

— Un quoi ?

Elle n’avait jamais mis les pieds dans cet établissement. Elle savait déjà que ce serait la dernière fois. Elle n’avait pas quitté Paris pour retrouver des commerçants aussi impolis.

— Je paye un café et de quoi manger à la première personne qui viendra vous en demander sans en avoir les moyens.

Le tenant s’esclaffa.

— Eh, les gars, c’est le jour de tous les fantasmes, la Mère Noël est parmi nous !

Les rires gras des trois piliers de comptoir furent recouverts par les cris d’une femme qui venait de débarquer de l’arrière-boutique. La cliente âgée du fond de la pièce, visiblement outrée, ne quittait pas la scène des yeux.

— Éric, merde à la fin ! Combien de fois je t’ai dit que je ne voulais pas que ce bar devienne un repaire à queues mal baisées ! Fous la paix à ces dames qui passent le seuil ! Madame, je suis terriblement désolée. Pouvez-vous m’expliquer votre histoire de café pendu ?

— Suspendu. Merci. Je voudrais vous régler un café et de quoi manger sans le consommer moi-même. Vous l’offrirez à quelqu’un qui n’aura pas les moyens de régler.

— C’est extraordinaire ! Dire que l’imbécile qui me sert de mari a traité une dame comme vous comme une moins que rien. Tu devrais prendre de la graine, et vous aussi les gars.

Vous souhaitez régler comment ?

Judith lui tendit sa carte bancaire.

— Vous venez de la ville, c’est bien ça ? On ne vous ennuie pas trop avec ça ?

— Certains sont méfiants, mais ça passera. Merci beaucoup. Pour tout.

Elle sortit rapidement pour profiter d’un air plus respirable. En emplissant ses poumons, elle sentit à nouveau comme une brûlure intérieure. Elle avait oublié qu’il faisait si froid. Cela lui rappela immédiatement l’arbre, auquel elle ne pensait plus vraiment depuis quelques minutes. Elle l’observa, tristement sombre au milieu d’une place désertée. Face à lui siégeait une petite silhouette, assise dans la neige. En se rapprochant, Judith réalisa qu’il s‘agissait d’un enfant. Le même qui lui avait étrangement souri un peu plus tôt. Étonnée de le voir seul, elle entreprit d’aller à sa rencontre. Elle se posa près de lui. Le froid et l’humidité qui frappèrent son postérieur parurent remonter dans tout son corps.

— Salut toi. Comment tu t’appelles ?

Le garçon mit quelques secondes avant de tourner la tête vers elle, puis il lui adressa son sourire, si énigmatique. Il finit par répondre :

— Adonis. Et toi ?

— Oh, c’est joli ça. Je n’avais jamais entendu ce prénom. Ça vient d’où ?

— De la mythologie grecque. Ça signifie que je suis le maître.

— Le maître ? Mais de quoi ? répondit Judith amusée.

— De l’arbre. Regarde.

Adonis se leva, s’approcha du tronc puis le toucha. Instantanément, l’arbre s’alluma, en bleu cette fois-ci. Mais dès que l’enfant retira sa main, il s’éteignit.

— Je croyais qu’il ne devait pas se rallumer !

— Il ne se rallumera pas. Seul un enfant devait le toucher, c’est la règle. Je voulais juste te montrer que c’est moi le maître de l’arbre magique.

— Si tu es le maître, alors fais en sorte d’en finir avec cette règle. Permets à cet arbre de redonner de la joie à cette ville.

— Non, c’est fini pour cette année. Cet arbre appartient aux enfants. Les adultes doivent comprendre qu’ils n’ont pas à le toucher.

— Je voulais juste savoir comment tout ça fonctionne… — Je peux te révéler le secret, si tu veux.

Judith écarquilla les yeux. Elle avait donc raison, il y avait bien un truc !

— Bien sûr que je veux ! Je te promets que je ne le dirai à personne.

Adonis resta silencieux un moment. Il fixait intensément son interlocutrice. Ses yeux d’un vert gris vertigineux semblaient transpercer son âme. Les petites mèches châtain qui dépassaient de son bonnet virevoltaient au vent, accrochant de-ci de-là quelques minuscules flocons.

— C’est pas grave si tu le dis. Si tu apprends le secret, l’arbre ne s’allumera plus jamais.

Décontenancée, Judith chercha une réponse. Son esprit fourmillait, ses pensées allaient et venaient à toute allure. Elle voulait savoir, à tout prix. Mais le souvenir des regards éplorés des enfants lui transperçait encore le cœur. Elle ne pouvait pas leur voler ça. Ni à eux ni à ce sansabri. Tout à son dilemme, Judith ne remarqua pas la silhouette qui, derrière la fenêtre allumée de la mairie, observait la scène. Cette dernière s’éloigna, puis la lumière s’éteignit.

Episode 4 A (Facebook)

— Non.

Adonis regarda la jeune femme avec de grands yeux. Après un court silence, elle s’expliqua.

— Je sais pas si c’était du bluff, un test ou si ta menace était réelle, mais je refuse de toute façon de gâcher une nouvelle fois l’ambiance. Merci Adonis pour la démonstration. Je suis contente de savoir que j’ai pas tout cassé. Promis, l’an prochain je ne touche rien !

— Peut-être qu’il n’y aura pas besoin d’attendre un an, tu sais ?

— Quitte à être haïe par tout le village, autant que ce soit pas pour rien… Allez, à plus petit bonhomme.

Judith n’avait qu’une envie : rentrer chez elle et se remettre au lit. Elle se félicita d’avoir pris sa journée au boulot. Épuisée nerveusement par toute cette histoire, elle en gardait finalement une sorte de paix intérieure, comme si elle s’était réconciliée avec elle-même. Certes, la frustration de ne pas avoir élucidé le mystère demeurait, mais le prix à payer aurait de toute manière été trop élevé. En traversant la place, elle croisa le mendiant, qui marchait péniblement en direction de l’arbre. Chacun de ses pas exigeait un effort surhumain. Judith s’attendait à le voir s’effondrer dans la neige à tout instant. La manche droite de sa veste s’agitait au vent, révélant qu’elle ne renfermait rien d’autre que du vide. Comment avait-il bien pu perdre son bras ? La jeune femme se promit de le lui demander un de ces jours. Alors que les lampadaires venaient de s’éteindre, elle réalisa qu’une bonne heure s’était écoulée depuis qu’elle s’était levée. Elle pressa le pas pour rejoindre sa maison douillette, réjouie par la perspective de se recroqueviller sous un plaid devant une série.

Le lendemain matin

 Son jour de repos n’avait pas été très productif. C’était devenu une bien mauvaise habitude depuis qu’elle menait sa vie de trentenaire célibataire endurcie dans un village isolé.

Judith n’avait quitté son canapé que pour réchauffer des pâtes au micro-ondes et faire ses besoins. Le reste du temps, elle avait regardé les dernières saisons de Downtown Abbey puis avait commencé The Good Place, en se demandant si elle aurait eu la moindre chance de finir au Bon endroit. Elle s’était couchée le soir avec la déprimante certitude que non.

 Un coup d’œil sur sa station météo lui indiqua que la température extérieure était négative. Toutes les habitudes n’étant pas mauvaises, elle enfila sa tenue de sport pour, comme chaque jour de travail, rallier le centre-bourg au pas de course, afin d’acheter son sandwich du midi. Gants, tour de cou, baskets hermétiques et antidérapantes, une fois bien équipée elle s’élança à travers le froid en quête de son déjeuner.

 À l’approche de la boulangerie, elle ralentit la cadence. Une petite queue se formait à l’entrée. Elle continua de courir sur place pour ne pas perdre le bénéfice de son rythme cardiaque élevé et de sa chaleur corporelle. En jetant un coup d’œil sur sa droite, elle remarqua l’absence du sans-abri. C’était la toute première fois depuis qu’elle avait emménagé qu’elle ne le voyait pas. Prise d’inquiétude, elle regarda en direction de l’arbre : aucune trace de lui. Plutôt que d’attendre inutilement, elle décida de se rendre au Repaire des Lumières. Peut-être avait-il suivi sa recommandation de la veille, après tout.

 En pénétrant dans l’établissement, elle fut encore agressée par l’odeur du tabac. Les trois ivrognes étaient fidèles au poste, accompagnés d’un quatrième. Cette fois, aucun ne pipa mot à son entrée. Au fond de la salle, à l’endroit où se trouvait la vieille dame précédemment, Judith reconnut avec un bonheur non dissimulé le sans-abri. Celui-ci lui adressa un sourire aussi éclatant que ses quelques dents jaunies le permettaient. Sans même prendre la peine de répondre au gérant qui lui avait lancé un bonjour forcé, elle rejoignit la table de l’homme.

            — Vous avez l’air en forme, presque changé ! C’est fou ce qu’un café peut faire !

 — Allons, ma bonne dame, c’pas qu’le café, c’est surtout la nuit bi’n au chaud. Vous pouvez pas savoir comme j’vous r’mercie.

             — Je comprends pas… Je vous ai offert un café et des croissants, pas une nuit d’hôtel.

 Le mendiant la questionna du regard, puis sembla se dire qu’après tout, il se moquait bien de qui lui avait offert cette nuitée.

                       Judith se rapprocha du bar et demanda à voir la femme responsable des lieux. À

contrecœur, son mari partit la chercher dans la cuisine.

 — Bonjour ! Non seulement vous êtes généreuse, mais en plus vous venez aux nouvelles. Vous êtes décidément une femme formidable.

 — N’inversez pas les rôles, c’est vous qui êtes adorable. L’avoir hébergé comme ça, c’est vraiment gentil.

 — Oh ! Non, ce n’est pas de notre fait. On l’aurait volontiers accueilli le temps d’une nuit, cela dit. Mais quelqu’un d’autre a fait exactement comme vous, hier, non pas pour un café, mais pour une nuit ! Une dame d’un certain âge, qui a dû passer un peu après vous, si ma mémoire est bonne.

 Judith sentit quelques larmes lui monter aux yeux. L’endroit ne pouvait finalement pas mieux porter son nom. La lumière était venue de la gente féminine, et ces lourdauds insignifiants ne risquaient pas de la ternir.

— Si vous la revoyez, remerciez-là pour moi.

— Non madame, si je la revois, je la remercierai pour lui, répondit la gérante avec un clin d’œil.

Voyant l’heure tourner, Judith fit signe au mendiant puis se dirigea vers la sortie. Elle s’arrêta net. Elle revint vers lui et lui demanda avec bienveillance :

— Comment vous appelez-vous ?

Surpris par cette question, qu’il ne devait entendre que trop rarement, il mit quelques secondes avant de répondre.

— Gabriel. Z’êtes fort gentille la bonne dame. Vous d’vriez peut-êt’ toucher l’arb’, qui sait ? Si ça s’trouve, il récompense les bonn’s intentions !

Judith comprit à son sourire espiègle que la suggestion cachait quelque chose. Elle le salua pour de bon, puis sortit. La boulangerie avait désempli. Elle s’approcha tout de même du sapin. Devait-elle vraiment le toucher ? Les quelques passants risquaient de s’en prendre à elle si elle avait l’audace de recommencer, après ce qui s’était déroulé la veille.

— Allez, vas-y !

La jeune femme sursauta, et manqua au passage de s’étaler de tout son long, l’un de ses pieds étant parti en avant sur une plaque de glace. Retrouvant de justesse son équilibre, elle se demanda comment Adonis, dont elle avait reconnu la voix, avait pu se faufiler derrière elle sans qu’elle le remarque.

— Si je dois le faire, ce ne sera pas seule.

— On le fait ensemble alors !

— Non. Enfin oui, je veux le faire avec toi, Adonis. Mais je veux aussi qu’une troisième personne soit avec nous. Je t’expliquerai quand je l’aurai retrouvée.

— Tu parles de Claire ? Celle qui a payé l’hôtel à Gabriel ?

— Comment tu les connais ?

— Elle sort de la boulangerie, regarde. Tu devrais te dépêcher.

Adonis avait raison, une fois de plus. Judith courut dans sa direction. Elle lui expliqua la situation, non sans la remercier chaleureusement. Elle ne s’était pas attardée sur ses traits lorsqu’elle l’avait aperçue au bar. Pourtant, à la regarder de plus près, son geste n’avait rien de surprenant. Il émanait de ses yeux bleus et de ses rides parfaitement dessinées une sagesse et une bonté à toute épreuve. Ensemble, bras entrecroisés pour ne pas que l’ainée risque la moindre chute, les deux femmes se rendirent au pied de l’arbre où Adonis les attendait. Claire affichait un sourire enfantin. Les trois s’échangèrent un regard complice, puis posèrent leur paume sur le tronc.

Le sapin s’illumina de mille feux. Des chants de Noël se mirent à résonner dans toute la place, sans qu’on puisse définir d’où venait le son. Alors même qu’il faisait jour, le spectacle était éblouissant. Les couleurs dansaient au rythme de la musique. Tous les habitants avaient cessé leurs occupations. Le boulanger, les gérants et les clients du Repaire des Lumières : tout le monde était sorti pour profiter de cette magie inattendue. Judith et ses deux compagnons avaient reculé doucement pour pouvoir en profiter au mieux. Les élèves de l’école située non loin avaient tous quitté leur salle de classe pour accourir sur la place, suivis de près par les instituteurs qui n’avaient pu les contenir.

Judith rayonnait en observant la joie dans les yeux de tous ces gens. Sans avoir percé le mystère de l’arbre, elle avait découvert une autre sorte de magie : celle qui transformait la générosité en bonheur partagé. Elle en avait également tiré une leçon : les bonnes intentions peuvent parfois donner un meilleur résultat suite à un même acte. Elle se laissa tomber dans la neige, puis ferma les yeux. Les lumières vives de l’arbre transperçaient ses paupières closes. Elle sentait les flocons se poser délicatement sur son visage. Les cris de joie des enfants berçaient son âme. Elle n’avait pas réussi à trouver la vérité, mais elle avait atteint bien plus important : le bonheur à l’état pur.

Episode 4 B (Twitter)

— Je veux tout savoir.

— Tu es vraiment sûre ?

— Si tu ne me le dis pas, peut-être que je n’aurai jamais l’occasion d’élucider ce mystère. Tant pis pour les conséquences. Et puis, en sachant la vérité, avec un peu de chance je pourrai faire en sorte qu’il se rallume quand même !

— S’il disparait, tu pourras pas le rallumer.

— Je trouverai une solution, fais-moi confiance. Allez, je t’écoute bonhomme.

— Le monsieur là-bas, commença Adonis en montrant le mendiant du doigt. Il s’appelle Gabriel. Sa maison a brulé la nuit de Noël. Sa femme et ses deux enfants sont morts dans leur sommeil. Lui a pu survivre parce qu’il était sorti pour aller chercher un immense sapin chez un ami, qu’il voulait installer pendant la nuit pour que ses enfants le découvrent dans leur jardin au réveil, avec tous les cadeaux dessous. En revenant, il a trouvé sa maison sous les flammes, avec des ambulances et des pompiers devant.

— Mon Dieu… C’est en essayant de les sauver qu’il a perdu son bras ?

— Ça, c’est qu’il raconte aux inconnus, oui. Mais moi je sais que non, il a toujours ses deux bras. C’est juste qu’il cache sous son manteau celui avec lequel il commande le sapin.

Judith fut sonnée. Trop d’éléments se percutaient sous son crâne.

— Attends, attends. Tu veux dire que le sapin sur la place, c’est le sien ?  Celui du jour du drame ?

— Oui, il s’installe tout seul la première nuit de décembre. Avec l’argent qu’on lui donne, il achète des guirlandes, des boules, tout ce qu’il faut pour le rendre plus beau chaque année.

La jeune femme commençait à y voir plus clair. Cette histoire la bouleversait. La vérité, si dure, si impitoyable et pourtant si belle en un sens, était devant elle depuis tout ce temps.

— Mais alors, s’il commande l’arbre, pourquoi il a fait ça quand je l’ai touché ? Et pourquoi il arrêterait tout si je sais la vérité ?

— L’année où il a voulu installer le sapin chez lui, sa femme s’y était totalement opposée. Elle disait que c’était trop cher, que c’était de la folie. Lui il était prêt à tout pour offrir de la magie à ses enfants. Depuis, il refuse qu’un adulte chamboule cette magie. Vouloir toucher l’arbre donne un avertissement. Connaitre la vérité le fera changer de ville…

— Merci bonhomme de m’avoir dit tout ça. T’inquiète pas, je ne lui dirai pas que je sais.

— Il sait que tu sais. Il n’est sans doute déjà plus là.

Judith regarda à nouveau vers la boulangerie. En effet, Gabriel n’était plus à sa place. Elle s’était faite à l’idée de priver la ville de sapin en apprenant la vérité, mais après avoir entendu une telle histoire, il n’en était plus question. Elle courut vers la dernière position du mendiant, observa autour d’elle. Rien. Disparu. Elle sentit l’émotion monter en elle. Il lui était impensable de le laisser partir sans lui dire un mot, sans s’excuser, sans… Elle ne savait plus où donner de la tête. Trop de sentiments s’entrechoquaient. Elle était tiraillée entre satisfaction d’avoir éclairci ce mystère, pitié pour cet homme à l’histoire si tragique et colère contre ellemême pour avoir détruit la seule chose qui comptait pour lui dorénavant.

Adonis lui aussi s’était envolé. Judith demeurait penaude, au bord de cette place déserte et silencieuse, transie par le froid.

Un an plus tard…

 

Judith ne s’était vantée à personne de connaitre la vérité. Elle avait conscience, par les discussions qu’elle avait perçues ici et là, que tout le monde s’attendait à voir l’arbre magique en ce matin du 1er décembre. Toute la ville exigerait que cette fois elle s’abstienne de le toucher, et qu’enfin tous puissent à nouveau profiter du spectacle. Elle seule, en plus d’Adonis, savait qu’il n’y aurait malheureusement rien du tout. L’arbre, l’année passée, avait disparu le lendemain du jour où elle avait tout appris. Les gens avaient estimé que c’était normal, puisque le sapin n’allait de toute façon plus s’allumer avant l’année suivante. La honte l’avait submergée pendant de nombreux jours. Aujourd’hui encore elle lui pesait sur la conscience.

Elle avait été taraudée pendant toute la nuit par une question lancinante : devait-elle s’y rendre ? Devait-elle tout de même rejoindre la place pour constater le résultat de son égocentrisme ? N’était-ce pas une façon d’assumer, plutôt que de rester cloitrée en se contentant d’imaginer l’immense déception de tout un village ? Lorsque son réveil sonna, elle avait arrêté sa décision. Elle irait non seulement là-bas, mais elle prendrait la parole en public pour raconter tout ce qu’il s’était passé. Elle dirait tout sur l’histoire de ce mendiant, pour que chacun lui rende l’hommage qu’il mérite. Et elle s’excuserait de toute sa personne pour les avoir tous définitivement privés de leur Arbre magique. Tant pis si elle se faisait lyncher. Elle était prête à quitter la ville s’il le fallait.

En sortant de chez elle, pas de trace de Samantha. Les lumières de sa maison étaient éteintes. Sans doute était-elle partie un peu plus tôt. Leur relation s’était quelque peu distendue.

Judith avait mis ça sur le compte de son erreur de l’an passé, celle qu’elle avait commise aux yeux de tous : toucher l’arbre.

En arrivant aux abords du centre-bourg, elle crut apercevoir des reflets lumineux au loin.

Des rayons bleus qui s’agitaient dans le ciel légèrement brumeux. Son cœur s’emballa. L’Arbre était-il présent, illuminé ? Déjà la joie l’emplissait. Elle l’avait secrètement espéré, sans vraiment y croire ! En s’approchant, elle constata que la source de lumière était bien plus prosaïque. Une ambulance, gyrophare en action, stationnait au milieu de la place. La brume l’avait empêché d’en voir le sommet, et pourtant, quelques mètres plus loin Judith vit qu’un sapin était bien là. Elle ne sauta pas de joie. Ce n’était peut-être qu’un arbre de la mairie, après tout. Et puis, elle était inquiète par rapport à l’intervention des secours. Le village n’était pas grand, aussi avait-elle fait connaissance avec la plupart de ses habitants en seize mois de présence. Si quelqu’un avait eu un accident, il y avait fort à parier qu’il ne lui était pas inconnu. Le véhicule était tout près de l’arbre, ce qui interpella la jeune femme.

Une petite foule curieuse s’était amassée près du cordon de sécurité installé par la gendarmerie. Les médecins venaient de déposer un corps inerte sur un brancard. En se faufilant puis en se hissant sur la pointe des pieds, Judith tâcha d’en savoir plus. L’individu était recouvert d’une bâche, et les soignants autour de lui ne paraissaient pas presser le pas. Son sort ne faisait alors aucun doute. Elle demanda innocemment auprès d’elle qui cela pouvait bien être. Un vieil homme, d’assez grande taille malgré le haut de son dos légèrement vouté, lui asséna l’information :

— C’était le clodo qui avait disparu voilà un an. On l’a retrouvé mort au pied du sapin, des guirlandes dans les mains. Non, mais vous vous rendez compte de quoi sont capables ces gens-là. S’en prendre à la magie de Noël ? Tout ça pour en gagner quoi ? Cinq balles ?

Judith s’était mise à bouillir au fur et à mesure que le vieux crachait son fiel. Comment pouvait-on déblatérer de telles conneries en ne sachant rien de la vérité ? Elle éprouva du dégout pour cet homme. Au-delà de la colère, elle ressentait une profonde tristesse. Il était finalement revenu, pour faire revivre sa magie. Sans doute le froid et l’énergie dépensée avaient-ils eu raison de sa bonne volonté. Elle espérait qu’il avait eu le temps de faire en sorte que l’arbre puisse s’allumer. Sa mort ne devait absolument pas être vaine. Cependant, sans lui, qui pouvait actionner les mécanismes ? Lorsque la foule se dissipa, une fois l’ambulance repartie, un gendarme resté sur les lieux vint à sa rencontre.

— Salut Judith. Écoute, je sais pas si tu le connaissais vraiment, mais vu ce qu’on a retrouvé dans sa poche j’imagine que oui, alors voilà, toutes mes condoléances. Prends ça, c’est pour toi.

— L’officier, avec lequel elle avait sympathisé au cours de l’année passée, lui tendit une lettre froissée, qu’elle s’empressa de lire. L’écriture était difforme et les fautes nombreuses, mais elle s’acharna à tout bien saisir.

Judith,

 

Si vous lisez ce message, c’est que mes dernières forces m’ont quitté. Si je suis parti l’an passé, c’est pour tenir une promesse que je m’étais faite. Mais cette promesse était stupide. Je m’en suis rendu compte à temps, du moins je l’espère. Il y a quelques mois, j’ai chopé une maladie qui m’a beaucoup affaibli. Sentant venir ma fin, je me suis résolu à remettre cet arbre une dernière fois. J’ai trouvé la force de le faire grâce à vous. Je me suis souvenu de ce que vous m’aviez dit. Je suis allé à l’hôtel et grâce à vous j’ai pu y manger et y dormir hier. Sans ça je n’aurais même pas pu essayer de mettre le sapin. Merci pour ce que vous êtes. Ne laissez jamais la magie disparaitre. Adonis vous y aidera.

Je suis sans doute en compagnie de ma famille en ce moment même alors, ne vous en faites pas pour moi. Contentez-vous de faire briller les yeux des gamins comme j’ai toujours voulu le faire.

Adieu.

Elle n’avait pas pu empêcher ses larmes de couler à flots. Elle s’était demandé comment il avait pu connaitre son nom, mais cela n’avait pas d’importance. Ce qui l’interpella en revanche, c’est qu’il ait pu dormir à l’hôtel. Elle n’avait jamais payé de nuit d’avance, mais seulement un petit déjeuner. Elle décida de se rendre au Repaire des Lumières pour éclaircir ce point et remercier la personne qui avait offert ça à Gabriel.

La foule commençait à affluer en nombre. Le sapin était bel et bien là, après tout. Pour tous ces gens, tout était normal, puisque personne ne connaissait le lien entre l’arbre et le sansabri décédé un peu plus tôt.

En pénétrant dans l’établissement, elle fut encore agressée par l’odeur du tabac. Les trois ivrognes étaient fidèles au poste, accompagnés d’un quatrième. Cette fois, aucun ne pipa mot à son entrée. Au fond de la salle, à l’endroit où s’était trouvée la vieille dame l’an passé, Judith ne vit que des tables vides.

 Judith se rapprocha du bar et demanda à voir la femme responsable des lieux. À contrecœur, son mari partit la chercher dans la cuisine.

 — Bonjour. Excusez-moi, je suis émue. J’ai appris tout à l’heure pour ce pauvre homme. Figurez-vous qu’il a dormi ici pas plus tard qu’hier !

 — Je vous en prie, je suis aussi très peinée pour lui. Justement, je venais vous remercier de l’avoir hébergé comme ça, gratuitement. C’est vraiment gentil.

 — Oh ! Non, ce n’est pas de notre fait. On l’aurait volontiers accueilli le temps d’une nuit, s’il nous l’avait demandé. Vous auriez vu son état… Mais quelqu’un d’autre a fait exactement comme vous l’an dernier, non pas pour un café, mais pour une nuit ! Une dame d’un certain âge, qui avait dû passer un peu après vous, si ma mémoire est bonne. Attendez que j’aille voir dans le registre… Ah voilà, une certaine Claire.

 Judith sentit de nouveau les larmes lui monter aux yeux. L’endroit ne pouvait finalement pas mieux porter son nom. Elle en avait gardé une sale image à cause des lourdauds insignifiants qui l’assiégeaient continuellement, mais la lumière était venue de la gent féminine.

— Si vous la revoyez, remerciez-là pour moi.

— J’ai bien peur que ce ne soit plus possible, elle nous a quittés le mois dernier. Une mauvaise chute dans sa maison, les pompiers l’ont retrouvée morte plusieurs jours plus tard suite au signalement d’un voisin qui s’était alarmé de ne plus la voir sortir prendre son courrier.

— Oh non, quelle horreur…

— Comme vous dites. Il faut vraiment veiller les uns sur les autres, surtout si on a un ancien dans notre entourage !

Dépitée, Judith rejoignit l’extérieur. Elle n’avait plus le cœur à grand-chose. Les deux décès qu’elle venait d’apprendre lui avaient porté un sérieux coup au moral. Elle ne connaissait pas ces personnes, mais par leur générosité ou leur histoire, elle avait acquis une immense estime pour elles. Elle se rendit près de l’arbre, parmi les habitants. Déjà des enfants, tout excités, se chamaillaient pour savoir qui aurait le droit de toucher le sapin en premier. La jeune femme repensa à la lettre. « Ne laissez pas la magie disparaitre, Adonis vous y aidera. » Celuici était pourtant introuvable sur la place. Que devait-elle faire alors ? Au milieu de la troupe de gamins, Judith reconnut Aaron. Elle se dit que ce serait chouette que ce soit lui qui entre en contact avec l’arbre, en l’absence d’Adonis. Elle s’approcha d’eux, et lança :

— J’ai une idée pour vous départager ! Celui qui touchera l’arbre sera celui dont le prénom est le premier par ordre alphabétique !

Judith, fière de sa trouvaille, les écouta débattre, pour savoir qui d’Antoine, d’Anissa ou de… Aaron aurait ce privilège. Évidemment, ils comprirent vite que ce dernier était l’élu. Il adressa un sourire magnifique à la femme qu’il avait réconfortée voilà un an. Elle espéra très fort, puisqu’il n’y avait que ça à faire, que tout soit en place et que, par miracle, l’arbre s’illumine au contact de la main du petit garçon. À part Adonis, elle voyait mal qui pourrait jouer le rôle du maitre du sapin. Gabriel avait-il fait le nécessaire ? Alors qu’Aaron avançait, ses camarades restant en retrait, Judith balaya la foule du regard. Elle pria pour voir son jeune ami. Elle finit finalement par poser ses yeux un peu plus loin, au niveau de la boulangerie. Son sang ne fit qu’un tour. Adonis était là, tout sourire et… avec le bras sorti de sa manche, cachée sous son manteau, exactement comme le faisait l’homme qui lui avait transmis son secret.

Judith se demanda toutefois comment l’enfant pourrait savoir avec précision le moment où Aaron toucherait l’arbre. C’est à ce moment-là qu’elle comprit quel stratagème unissait le garçon et le sans-abri. Le premier devait adresser de petits signes distinctifs que le second interprétait pour agir en conséquence. Sans connaitre le langage silencieux en question, Judith se contenta d’agiter le bras en l’air, non sans s’être placée légèrement en retrait de la foule. Adonis capta le signal et, sans doute à l’aide d’une télécommande, laissa la magie opérer dès l’instant où la main d’un enfant toucha l’Arbre. Le sapin s’illumina de mille feux. Des chants de Noël se mirent à résonner dans toute la place, sans qu’on puisse définir d’où venait le son. Alors même que l’aube pointait le bout de son nez, le spectacle était éblouissant. Les couleurs dansaient au rythme de la musique. Adonis accourut vers elle et lui sauta dans les bras, tout sourire. Judith resongea à son idée de discours en hommage à Gabriel. Elle s’y refusa finalement. Elle s’était déjà approprié ce moment merveilleux l’an dernier, il était hors de question d’accaparer la lumière une nouvelle fois, fût-ce de façon bien plus positive. Et puis, la magie serait-elle la magie si elle était expliquée ? Elle se dit que non, et que Gabriel aurait sans doute pensé la même chose. Ce secret resterait entre elle, Adonis et cet homme qu’elle regrettait tellement de ne pas avoir vraiment connu.

Elle se laissa tomber dans la neige, puis ferma les yeux. Les lumières vives de l’arbre transperçaient ses paupières closes. Elle sentait les flocons se poser délicatement sur son visage. Les cris de joie des enfants berçaient son âme. Elle songea à Claire, sans qui ce moment n’aurait sans doute été que tristesse et déception. Grâce à un ensemble de gestes généreux, le cours des choses avait évolué de telle façon que, malgré le décès tragique des deux protagonistes, tout un village avait pu bénéficier d’un dernier moment de bonheur collectif. Elle se jura que l’année suivante, elle ferait tout son possible, avec la complicité d’Adonis et peut-être de la mairie, pour que cet arbre magique soit toujours là.