L’impact des gouttes sur le métal le rendait fou. De façon aussi régulière qu’incessante, elles tombaient du plafond et s’écrasaient sur l’amas de chaines en face de lui, qu’il rêvait de pouvoir déplacer ne serait-ce que d’un pouce. Cela aurait suffi à ce que les gouttes tombent à côté. Malheureusement, il  était lui-même enchaîné. De toute façon, réalisa-t-il, elles seraient tombées sur le sol, ou sur le cadavre en décomposition qui lui faisait face.

Avachi contre un mur dans une pièce fermée, affamé, assoiffé et épuisé, il se sentait aussi inutile que ces chaines entravant un mort. Il se demanda si ça faisait longtemps que ce pauvre homme avait changé de monde. Allait-il partager son sort ? Il ne le regardait jamais, de peur d’y voir le reflet de ce qu’il deviendrait lui-même. Cette fois pourtant, ses yeux se posèrent longuement sur son voisin inerte. De petits insectes blancs fourmillaient sur son ventre, dont il manquait visiblement un morceau. La chemise était rongée en son milieu, laissant entrevoir un amas d’organe, de chair et de sang. Ces bestioles étaient en train de creuser pour se nourrir du contenu de ses boyaux. Il sourit à l’idée qu’elles n’y trouveraient pas grand-chose. On ne mangeait rien, dans cette geôle.

Son sourire s’estompa bien vite. Si elles ne trouvaient rien, elles iraient chercher ailleurs. Un filet de transpiration perla sur ses tempes. Il avait la certitude que lorsqu’on l’avait jeté dans cette cellule, les entrailles du cadavre n’étaient pas à l’air libre. Il Avaient-elles commencé leur œuvre du vivant de leur victime ?

Malgré la peur qui s’emparait de lui, il continua d’observer la dépouille. Un détail attira son attention. Le cou était lui aussi ouvert, sans l’ombre d’un insecte en revanche. Il n’était pas tranché nettement, plutôt arraché, comme si une pince lui avait extirpé la trachée.

Il ressentit soudainement une gêne. Pas physique, mais mentale. Il eut l’impression que son environnement avait changé. Plus lumineux ? Non. Plus chaud ? Non. Le silence ? Le silence. Les gouttes ne tombaient plus. Il n’y avait plus le moindre bruit. Par quel miracle était-ce possible ? Il en avait rêvé, cela ne le satisfaisait pourtant absolument pas. Ces gouttes étaient devenues un compagnon fidèle, bien qu’agaçant.  Elles le rassuraient, en un sens. Il n’eut pas vraiment le temps de s’en plaindre. Un bruit sourd fit trembler les murs et tinter les chaines.

Un silence oppressant s’ensuivit. Il ne sut dire si ce silence dura des secondes, des minutes ou des heures, tant ce qu’il avait entendu lui avait glacé le sang. Ce n’était pas un coup de tonnerre. Ce n’était pas une explosion. Ce n’était pas un séisme. C’était un glas. Il venait d’entendre le bruit de la mort qui venait réclamer son dû. Quand ça se reproduisit, il ne put réprimer un hurlement. C’était plus fort, plus près. L’écho dura plus longtemps.

L’homme  avait froid, froid comme jamais il n’avait eu froid. Lorsque le silence revint, il céda à la panique. Il se débattit de toutes ses forces, tâchant de s’extraire de ses chaînes. Très vite, ses poignets et ses chevilles dégoulinèrent de sang. Son crâne aussi, après qu’il se cognat violemment contre le mur dans un soubresaut arrière involontaire. Sonné quelques instants, il recommença de plus belle. Il ne sentait aucune douleur. Il ne sentait que la peur, il ne sentait que la mort. Son corps finit par le trahir. Il n’avait plus la moindre force. Ses muscles ne répondaient plus. Le sang, lui, abondait au sol. Il était toujours enchainé. Tout ça pour rien. Tant d’énergie dépensée pour être encore à la merci de la faucheuse qui avait annoncé son arrivée. Il jeta un œil au fenestron sur sa droite. La vive pâleur qui en émanait encore dans ses souvenirs avait cédé la place à des reflets orangés. Le crépuscule tombait. La nuit qu’il précédait serait éternelle. Il le savait, le sentait et cela lui fit perdre tout espoir. Sa conscience s’évapora en même temps que les derniers morceaux de lumière.

Il se réveilla dans le noir complet. Les gouttes avaient repris leur danse. Il en fut heureux. Leur bruit stimulait le dernier sens qui lui permettait de se sentir vivant. Ses mains et ses pieds étaient terriblement engourdis, à tel point qu’il ne les sentait plus. Dans cette noirceur, il était aveugle. L’odeur pestilentielle qui l’avait frappée lorsqu’on l’avait jeté dans cette cellule ne lui parvenait plus depuis bien longtemps. Il s’y était habitué. Ne restait alors que l’ouïe pour le relier au monde.

Il espéra que la nuit ne durerait pas. Comme il n’avait aucune notion des heures ni des jours, son sommeil était fréquemment décalé. Il se réveillait souvent dans la nuit. Il n’en avait jamais eu peur. Celle-ci était différente. Son pressentiment ne l’avait pas quitté : il ne verrait pas le jour se lever. Ses pensées étaient confuses. Ce qui s’était passé n’avait-il pas été qu’un cauchemar ? Ce silence, ces bruits, cette peur, ce sang… Ce n’était peut-être jamais arrivé. Il tâtonna autour de lui pour sentir d’éventuelles flaques de sang : rien. Cela le rassura, pas tout à fait cela dit. Le sang avait simplement pu sécher… Il ne parvint pas à se rendormir. La nuit lui parut alors interminable.

Subitement, une lumière aveuglante apparut sur sa gauche, qui le contraignit à fermer les yeux. En les rouvrant quelques secondes plus tard, il remarqua que la lumière venait de la lucarne de la porte. Jamais la lumière ne s’était allumée en pleine nuit. Le silence, lui, était revenu. Aucune goutte ne tombait sur les chaines de son défunt compagnon. Comme il s’y attendait, comme il le craignait, le bruit sourd se fit à nouveau entendre. Il ne hurla pas. Il voulut, pourtant, mais aucun son ne sortait de sa gorge. La frayeur l’étranglait. Dans le corridor derrière la porte, un crissement léger, puis des bruits de pas.  Ce qui arrivait venait lentement, très lentement. Des ombres troublaient la lumière à intervalle de plus en plus fréquent. Le bruit des pas s’accentuait, mais pas leur cadence.

Lorsque l’ombre recouvrit toute la lucarne, la vague de terreur qui le submergea emporta toute once de raison. Il ne se laisserait pas faire. Coute que coute. S’il devait mourir, ce serait de lui-même. Ce fut le dernier acte d’un condamné. Un dernier sursaut d’orgueil. Rongé par la folie, il lança ses deux mains à son cou. Il le serra violemment. Ses doigts pénétrèrent sa chair. Il put enfin hurler. Ce fut plutôt un râle. Dans un dernier élan d’énergie, il tira d’un coup sec, rompant son œsophage. Ses bras s’agitèrent quelque peu, puis devinrent inertes. Le sang, qui avait d’abord jailli, finit par s’écouler lentement.Lorsque la porte s’ouvrit, un homme pénétra dans la pièce, équipé d’une torche. Avant de voir quoique ce soit, il s’écria : « C’est ton jour de chance mon cochon ! Ton ange gardien est venu te libérer. » Il s’approcha du corps gisant sur la droite. Découvrant la scène, il soupira. Il tourna les talons, s’adressa à un autre homme qui s’approchait : «  Je sais pas ce qui leur prend à ces cons de s’arracher la gorge dès qu’on vient les chercher. Faut croire qu’ils ont pas envie de sortir. On va encore devoir se justifier. » Les deux hommes s’éloignèrent et disparurent, peu après qu’un bruit sourd ait retenti.Les gouttes recommencèrent à tomber.

L’impact des gouttes sur le métal, cette fois, ne rendit fou personne.

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